Chambre hôpital gériatrie connectée
14 février 2019

Allegro, la chambre d’hôpital qui teste les objets connectés

Dédié au #Smarthealth, le Living Lab Allegro situé au cœur du service gériatrique du CHU d’Angers permet de tester en situation réelle les objets connectés qui pourront améliorer la qualité de prise en charge et le retour à domicile des personnes âgées hospitalisées. Une première en France ! Entretien avec Frédéric Noublanche, pilote de cette chambre du futur.

LA NAISSANCE DU LIVING LAB Allegro

Julien Fillaud : Qu’est-ce que le Living Lab Allegro et à quels besoins répond-il ?

Frédéric Noublanche : Il y a 4 ans, le service de gériatrie du CHU a identifié diverses problématiques :

  • Premièrement, le vieillissement de la population. Dans le bassin angevin par exemple, le nombre de personnes de plus de 85 ans va être multiplié par 3 dans les vingt prochaines années. Le milieu gériatrique devra donc prendre en charge un nombre plus important de patients et faire face à ce qu’on appelle le « Tsunami gris » (explosion de la population de personnes de plus de 75 ans).
  • Deuxièmement, dans les innovations existantes, qui sont à la fois peu nombreuses et à l’heure actuelle parfois peu performantes, on constate deux choses : une certaine inadaptation des produits existants aux personnes âgées,  certains concepteurs ayant seulement supposé que l’utilisateur avait des besoins sans réellement expérimenter le produit. Mais aussi l’incompatibilité des produits au milieu hospitalier Un exemple : l’accès au WIFI. Les hôpitaux ayant un réseau wifi protégé, les objets connectés ne doivent générer aucune perturbation.  Il fallait donc un laboratoire en milieu réel pour répondre à ces enjeux !

JF : Quel est l’originalité de ce Living Lab ?

FN : Les enjeux sont majeurs comme vous le voyez. Et, pourtant, il n’y avait aucun outil pour répondre à ces besoins. Il y a déjà des Living labs hospitaliers en France mais des Living labs hospitaliers gériatriques, il n’y en avait aucun. Le CHU d’Angers est tout simplement le premier en France à répondre à cette problématique. Les entreprises s’adressent à nous pour tester leurs innovations dans le domaine médical; le CHU qui fournit gratuitement l’accès à ce service en retire lui un intérêt de recherche scientifique applicative pour produire  des données scientifiques et in fine publier des articles dans les revues scientifiques internationales.

Pour faire un panorama de l’offre existante, actuellement, tous secteurs confondus, 49 living Labs en France référencés ENoLL (European Network of Living Lab, le référentiel pour les LIVING LAB).

Les secteurs les plus représentés en Linving Lab sont l’enseignement, l’éducation, l’industrie de la communication et la santé. En santé, il y en a 10 en France.

 

Graphique répartition des thématiques des Living Lab - Document ENoLL

Interview de Frédéric Noublanche, chef de projet du Living Lab Allegro par Julien Fillaud.

ACCÉLÉRER L’INNOVATION SMART HEALTH

JF : Faire de la recherche, mais également accélérer l’innovation des entreprises, c’est gagnant sur tous les plans alors ?

FN : Bien sûr ! Cependant, engager des travaux de recherche dans le milieu hospitalier, c’est aussi prendre en compte des contraintes fortes en termes de protocoles médicaux et de respect du patient. Il est nécessaire dans le domaine médical, d’obtenir non seulement le consentement éclairé du patient pour chaque objet connecté présent dans la chambre, mais aussi l’accord de différents comités d’éthique qui s’assurent des droits du patient à chaque étape de l’étude.

JF : Quels sont les services proposés aux entreprises au sein d’Allegro ?

FN : Le Living lab peut intervenir à certaines étapes cruciales de la conception et du développement d’un projet telles que :

  1. Mettre autour de la table les développeurs de technologies et les usagers pour permettre à ces derniers d’exprimer leurs vrais besoins ressentis au quotidien, et ainsi trouver les bonnes idées de produits et améliorer les produits existants pour qu’ils deviennent utiles en milieu hospitalier et porteurs de mieux-être et de mieux-traitance pour les personnes âgées malades, leur entourage et les équipes de soins. C’est ce qu’on appelle l’idéation produit, appliquée ici à la santé connectée, dans un processus de co-conception.
  2. Tester la faisabilité en milieu hospitalier et chez des personnes âgées malades hospitalisées de nouveaux produits en cours de développement (prototypes), de nouveaux services, ou de nouveaux usages de produits déjà existants.
  3. Valider scientifiquement en situation de milieu hospitalier réel l’efficacité, la sécurité et la fiabilité des prototypes chez de vrais malades âgés ou auprès de vrais soignants »

JF : Combien de temps en moyenne pour passer toutes ces étapes ?

FN : Cela dépend du projet ! Certains nécessitent uniquement de poser des questions aux patients dans un format de discussion classique, de type « focus group ». Mais d’autres projets nécessitent des études dans la durée selon des protocoles scientifiques nécessaires à leur validation.

Donc en tout et pour tout, cela peut prendre de 2 mois à 24 mois par exemple pour les projets les plus ambitieux.

 

Test de la Peluche connectée Paro par Laura Baumont lors de notre visite au Living Lab

 

JF : 24 mois, cela paraît long pour une entreprise : pourquoi n’est-ce pas plus rapide ?

FN : Il faut distinguer le secteur des équipements de santé et le secteur des équipements aptes à intégrer le milieu médical. Les premiers ne sont pas soumis à des régulations particulières. C’est pourquoi vous verrez par exemple, aujourd’hui, des différences de mesure du pouls entre deux marques de montres  connectées par exemple : laquelle dit la vérité ?

Si l’objet connecté doit être utilisé dans un cadre de pratique et de suivi médical en revanche, les contraintes deviennent toutes autres. Les durées des protocoles génèrent des délais d’attente et de validation importants (entre 3 mois à 1 an) qui peuvent représenter pour certaines entreprises ayant des pressions économiques importantes, une contrainte irréalisable. Les entreprises veulent aller vite et vendre rapidement leur produit pour des raisons financières, mais elles doivent aussi développer des produits fiables pour la santé.

JF : Quels sont les projets que vous menez à l’heure actuelle ?

FN : Nous sommes actuellement en collaboration avec 6 partenaires privés pour lesquels nous rédigeons les protocoles d’essai. Je ne peux pas révéler le nom de ces entreprises et startups pour des raisons de confidentialité.

Cependant, les nouvelles demandes se présentant à un rythme hebdomadaire, le carnet de projets est déjà rempli jusqu’à la fin du premier semestre 2019. Malgré l’agilité des essais proposés, il y a donc désormais un délai d’attente de plusieurs mois entre la première demande de l’entreprise et les résultats exploitables.

JF : Quel regard portent les patients sur cette démarche ?

FN : Pour chaque essai d’objet connecté, le patient est bien évidemment au cœur de la démarche, ainsi que la famille et les aidants aux soins. Concrètement, nous organisons les essais in situ avec 5 groupes de personnes :

  • Le patient : le développement des produits et services Allegro ne peut se faire sans lui. Il donne son consentement pour absolument tous les objets présents à l’intérieur
  • La famille du patient : elle est une véritable mine d’informations et d’idées pour aider leurs proches mais aussi les partenaires et leurs produits
  • Les professionnels de santé : ils expriment aussi leurs besoins aux partenaires car ils sont au quotidien en contact avec les patients
  • Les développeurs de nouvelles technologies : ils permettent la création de prototypes ou encore de l’innovation
  • Les porteurs industriels : ils portent le projet et ont pour objectif le développement d’une nouvelle technologie

L’idée du Living Lab est véritablement de faire converger toutes ces attentes et ces besoins au service du bien-être et de la qualité de soins du patient.

 

HÔPITAL ET INNOVATION SONT-ILS COMPATIBLES ?

JF : Prenons un peu de hauteur à présent. Sur ces marchés, on entend parler de « silver economy ». Toi tu nous parles de « Tsunami gris ». Peut-on trouver un terrain d’entente entre ces deux visions ?

FN : Bien sûr. Puisque le tsunami gris correspond à un nombre important de personnes qui auront des besoins énormes, cela se rejoint sur l’aspect économique, c’est certain. Et le CHU, comme tout autre acteur, ne peut y aller seul : ces projets pluridisciplinaires par nature sont trop ramifiés pour être couverts par un seul acteur.

C’est ce pourquoi le Living Lab Allegro a été créé : être présent dans les solutions économiquement viables et humainement respectueuses du bien-être, à trouver. En étant actif sur la recherche et les nouvelles technologies d’objets connectés mais aussi en ouvrant un espace dédié au sein du CHU qui permet à ces nouvelles technologies de se développer.

JF : Y’a-t-il  dans l’Ouest de la France, et particulièrement à Angers, une dynamique en termes de recherche et d’innovations ?

FN : La recherche et l’innovation sont la raison d’être des CHU, comme leur nom l’indique : Centres Hospitaliers Universitaires

La gériatrie est un service  où la recherche est  particulièrement promue. Le nombre d’articles rédigés et publiés et d’études en cours sont la manifestation de ce dynamisme. De plus, le bassin angevin est riche pour l’innovation. Disposer de la cité de l’objet connecté à Angers et accueillir des entreprises dans ce secteur est une chance.

Le projet de Living Lab fait donc sens  Les patients, les entreprises et  les soignants s’approprient cet espace commun  dédié à l’innovation…

JF : Les projets comme Allegro doivent forcément changer les pratiques des professionnels de santé, non ?

FN : C’est un de mes axes de travail en ce début d’année : prendre le temps d’expliquer aux soignants de gériatrie ce que nous souhaitons réaliser car l’idée, c’est qu’ils participent au développement du produit et des études par leurs retours d’expériences de professionnels.

JF : Quels sont les prochains défis du LIVING LAB ?

FN : L’objectif visé est l’obtention pour 2019 du référentiel ENoLL, preuve de notre sérieux et de notre expertise et gage de visibilité.

A plus long terme, il est nécessaire de stabiliser la structure Allegro. Cela passe par  la construction d’un modèle économique et la structuration du process d’accompagnement des partenaires industriels.

 

Merci Frédéric Noublanche !