luc bretones - Cité de l'Objet Connecté
28 mars 2017

Luc Bretones, un regard sans concession sur l'innovation numérique

Directeur du Technocentre Orange et d’Orange Vallée, Luc Bretones, au côté de Mari-Noëlle Jégo-Laveissière (Directrice Innovation, Marketing et Technologies d’Orange), a pour mission de dynamiser l’écosystème d’innovation du groupe. En tant que représentant de notre partenaire, mais également comme l’une des têtes de file du numérique à la Française, nous sommes ravis d’échanger à propos de l’IoT, sur les propositions d’Orange, et l’évolution de notre pays. La parole est experte, le propos fort et la vision clairevoyante.

Emmanuelle Leclerc (Cité de l’Objet Connecté) : Bonjour M. Bretones, pouvez-vous vous présenter ?

Luc Bretones : Je suis en charge chez Orange de deux entités d’innovation, l’une se nomme le Technocentre et l’autre Orange Vallée.

La première désigne l’usine à produits et services innovants du groupe. Quant à Orange Vallée, c’est un incubateur de concepts disruptifs. Mes équipes sont basées à Londres, Paris, Abidjan et Amman, à proximité de nos clients.

Luc Bretonnes - Orange

EL : Pouvez-vous nous parler de l’appel à projets de l’Orange Fab France qui a lancé sa sixième saison ?

LB : Orange compte 12 accélérateurs dans le monde : les Orange Fabs. Ils sont répartis, sur quatre continents, Amérique du Nord, Asie, Afrique / Moyen-Orient, Europe et proposent deux appels à projets par an et par entité. Ils ont pour objectif de booster l’innovation d’Orange en cherchant des collaborations avec des startups et les business units du groupe.

Prenons l’exemple d’un appel à projet portant sur l’Internet des objets pour l’Orange Fab France… On va tout d’abord recevoir plusieurs centaines de candidatures de startups. Nous en sélectionnons vingt à trente qui viendront pitcher devant un jury composé de représentant des business units du groupe. À la suite de quoi ce jury choisit cinq à dix sociétés à accélérer pendant 3 mois. À la fin de ce laps de temps, si le projet commun n’est pas abouti, c’est qu’il n’est pas viable.

Cette période a pour objectif de déterminer si nous sommes en mesure de travailler ensemble, d’intégrer l’innovation d’une startup dans un projet d’Orange ou l’inverse : on parle alors de co-innovation. Nous pouvons également aider la société à finaliser son hardware, software ou les deux, en utilisant le support de nos ingénieurs, designers ou nos capacités de sourcing…

L’idée générale est de mettre en place l’équation “win win” : 1 + 1 = 3.

Dans cette optique, en composant le jury avec des membres des business units, nous soulignons l’engagement d’Orange vis-à-vis des startups sur le plan moral mais également la création de liens avec des acteurs ayant de vraies capacités à développer du business. C’est très intéressant pour ces startups !

Les équipes d'Orange et Luc Bretones

EL : En matière d’IoT, pouvez-vous nous préciser quel est le type de produit que vous recherchez ?

LB : Concernant les objets connectés, nous pouvons aider les startups à faire des prototypes ou des premières séries avec des lieux d’innovation comme la Cité de l’Objet Connecté.

On peut également proposer à des développeurs d’utiliser Datavenue, notre plateforme de data ou nos kits IoT à la Cité. Les makers trouvent ainsi auprès de nous les éléments leur permettant de développer et lancer leur service ou produit tout en ayant un support et accompagnement par la Cité de l’Objet Connecté.

Aujourd’hui, ce que nous cherchons à développer, c’est l’écosystème de la maison connectée d’Orange : “Home Live” avec notamment de nouveaux objets connectés.

Nous déployons parallèlement à cela deux réseaux qui vont supporter ces objets : l’un à faible consommation et large diffusion, à savoir le réseau LoRa. Nous avons développé l’écosystème autour de ce réseau via plusieurs hackathons, dont le dernier avec plusieurs partenaires industriels dont Groupama, Hager, Schneider Electric, Colas, Sagemcom, Microchip et Objenious de Bouygues.

Nous avons par ailleurs annoncé lors du Mobile World Congress de Barcelone l’ouverture d’un Open IoT Lab basé sur la technologie LTE-M qui est la déclinaison du réseau 4G pour les objets connectés mais également sur la technologie LoRa. Le projet est de développer tout un écosystème d’usages très complémentaires. Pour faire simple, nous misons sur LoRa pour les besoins basiques avec des remontées d’indicateurs simples et le LTE-M en complément. C’est un réseau très adapté à la mobilité, gérant des quantités de données importantes avec un temps de latence faible.

Nous avons donc une stratégie à deux niveaux sur les objets connectés : les technologies LoRa et mobile IoT qui ont pour vocation à traiter tout “use case” du marché de l’IoT.

Parallèlement à cela, nous proposons une plateforme de data : « Datavenue ». Elle est accessible via notre site « Orange Partner » sur lequel vous pouvez connecter des objets et trouver des SDK permettant de développer des applications, croiser des flux de données, etc.

Pour faire le lien entre les réseaux et « Datavenue », nous avons lancé une série de kits IoT LoRa, LTE-M, 4G, 2G qui permettent de mettre en œuvre un projet qui est à la fois hardware, software et data.

Smart Home Orange

EL : Vous êtes également président de l’Institut G9+, pouvez-vous nous en dire plus ?

LB : C’est un “think tank” qui fédère les alumnis des grandes écoles et universités françaises d’une vingtaine de formations d’ingénieur, management et politique d’excellence en France.

Nous réalisons une cinquantaine de conférences par an, ce qui fait de nous le premier think-tank numérique en France en matière d’événements. Toutes ces conférences sont abordées avec trois dimensions : socio, éco, techno, le but étant d’éclairer la technologie avec le focus de son impact sociétal et économique.

Nous publions chaque année des livres blancs, issus de cycles et de conférences thématiques… En vue des présidentielles de 2017, nous avons rassemblé dans un livre “100 idées pour une France numérique” qui propose aux candidats en manque d’inspiration sur le numérique une centaine de directions concrètes.

Notre conviction, c’est qu’un pays qui n’a pas de stratégie numérique en 2017, c’est un pays qui hypothèque son avenir, nous avons donc souhaité ne pas avoir de regrets et tenter d’améliorer les choses par une démarche apolitique.

Il faut savoir qu’aujourd’hui, la France et l’Europe sont très en retard sur le numérique, et ce de manière alarmante puisque nous n’avons pas créé de géant numérique sur les quinze dernières années. C’est le seul continent dans cette situation… Sachant par ailleurs que la France, sur à peu près tous les indicateurs de digitalisation, est en retard sur les principales nations européennes. Il n’est pas trop tard pour accélérer drastiquement, mais nous ne pouvons plus perdre de temps.

EL : Que pensez-vous de la mise en place par le gouvernement d’une feuille de route sur l’intelligence artificielle ?

LB : Mon avis sur toutes ces initiatives comme la French Tech, l’intelligence artificielle, etc. C’est qu’elles constituent de très bonnes mesures, mais il faudrait aller encore beaucoup plus loin !

Il faut prendre en compte le numérique comme un tout et avoir une approche systémique en France.

Au niveau de notre jeunesse tout d’abord… Nous avons une carence de jeunes qui aspirent à entrer dans les filières scientifiques. Aujourd’hui, vous avez plus de places en écoles d’ingénieurs que de candidats. C’est un gros problème pour la France, car on peut mettre un milliard sur l’IA, si nous n’avons pas les ingénieurs…?

D’une manière générale, les administrations, les politiques, les entreprises françaises ont un usage numérique à développer. La culture de notre pays fait que les Français ne se rendent pas compte que le monde dans lequel on vient d’entrer dispose de fondations qui s’écrivent sur une base numérique et de plateformes très majoritairement non européennes ! Il y a donc urgence…

Lorsque vous écoutez un dirigeant américain, chinois, japonais, israélien, le numérique est à tous les étages. Ce n’est pas un add-on, c’est fondamental. C’est une dimension géopolitique et géostratégique majeure…

Nous avons besoin de rester à l’initiative sur ces sujets très innovants pour notre économie et notre civilisation, car les règles d’éthique, de privacy, de gestion de la donnée seront au cœur de l’Europe de demain.

Maintenant, avec un marché européen de 150 opérateurs, 28 régulateurs télécom, télé et média, l’Europe du numérique reste à construire. La France pourrait par exemple commencer par construire quelque chose avec l’Allemagne. Pourquoi ne pas créer un marché numérique franco-allemand avec des standards communs ? 150 millions de consommateurs, cela s’appelle un marché continental, cela permettrait de faire une espèce de centre de gravité européen des standards du numérique. Il faut aller vite et commencer petit.

EL : Quels conseils donneriez-vous à une startup en devenir ?

LB : Penser international dès la première ligne de code, et imaginer un modèle qui va être « scalable » mondialement dès la conception, en mode self-service au maximum. Les gens se déplacent moins dans les points de relation client physiques et ne conçoivent pas qu’en passant d’un pays à l’autre, le service s’arrête : il faut que cela soit simple !