Stéphane Mallard
24 avril 2017

Stéphane Mallard, porte-parole de l’Intelligence Artificielle !

La Cité de l’objet Connecté se situe au carrefour des nouvelles technologies, il n’est ainsi pas étonnant d’avoir croisé le chemin de Stéphane Mallard sur l’autoroute de l’IoT. Au cours d’un entretien avec Emmanuelle Leclerc, il nous présente une vision de l’Intelligence artificielle des plus radicales. L’humain que vous êtes, est-il prêt à être augmenté ?

Emmanuelle Leclerc : Bonjour Stéphane Mallard, pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous préciser ce qu’est un “evangelist digital ?

Stéphane Mallard : C’est un métier qui existe depuis des années aux États-Unis dans les entreprises de “tech”. Cela consiste à évangéliser sur des produits, des  business models, des technologies, et même dernièrement chez Google, sur la méditation. On peut également évoquer Guy Kawasaki qui a évangélisé sur le design, la facilité d’utilisation et l’ergonomie chez Apple. Ce job consiste à s’emparer d’un sujet, de le dé-complexifier et de l’expliquer de manière simple et accessible. L’objectif est de favoriser le changement et l’adoption de ces nouvelles technologies. Un évangéliste n’est donc pas un vendeur, mais une sorte d’influenceur qui passe des idées et des concepts qui font changer les mindsets pour préparer l’avenir.

Je travaille chez Blu Age qui a développé une technologie qui utilise de l’intelligence artificielle pour transformer du code informatique, pour permettre aux entreprises d’aller vers le digital.

EL : En quoi l’Intelligence Artificielle est-elle une révolution ?

SM : C’est une révolution totale… Je vais même plus loin en appelant cela un changement de paradigme, car les machines vont bientôt pouvoir réaliser tout ce dont notre intelligence est capable. On évoque déjà la conscience artificielle qui verra le jour dans quelques années.

Cette révolution tient à une seule chose : on a inversé l’approche en informatique. Auparavant, on programmait des machines avec des règles : vous appuyiez sur un bouton et quelque chose se passait parce que la machine était programmée ainsi.
Désormais, c’est l’inverse. À l’image d’un bébé qui essaie pour apprendre, on donne des données à des machines et on les laisse s’entraîner. L’algorithme se calibre de lui-même. Aujourd’hui, une IA peut reconnaître son environnement, comprendre du texte, manipuler des concepts et même commencer à être créative. Qu’est-ce que la peinture ou la musique ? C’est notre capacité à rassembler des éléments divers pour faire quelque chose de nouveau.

Au final, toute fonction cérébrale qui auparavant relevait de l’intelligence humaine est progressivement modélisée dans les algorithmes.

EL : Et pour l’émotionnel ?

Une IA sait parfaitement détecter et reconnaître des émotions. Si on filme votre visage, elle sait reconnaître la peur, la joie, l’honnêteté, etc. Par contre, elle ne sait pas encore éprouver des émotions, cela viendra avec la conscience artificielle, des chercheurs travaillant actuellement sur cette notion.

EL : Il y a donc encore beaucoup de travail autour de l’IA…?

SM : Dans un sens oui, mais il faut surtout voir ça comme très rapide ! C’est à l’image du séquençage du génome : dans les années 70, on pensait que c’était impossible et surtout très cher. Avec les progrès technologiques, c’est aujourd’hui très rapide et cela coûte autour de 100 $… Il va se passer la même chose avec l’IA, même s’il y a d’énormes freins sur le sujet et notamment concernant cette fameuse conscience artificielle, cela se développe à une vitesse exponentielle,  il y a des chercheurs dans le monde entier qui travaillent et partagent leurs données et résultats (dans le secteur privé). L’accélération est, et sera énorme !

EL : Que désigne la notion de “Singularité technologique” souvent évoquée lorsque l’on parle d’IA ?

SM : C’est le moment où les machines deviennent autant, voire plus intelligentes que les humains et, à partir de là, capables de s’auto-complexifier et de se développer toutes seules. C’est le principe de l’évolution de la vie et il va se passer la même chose dans des algorithmes. Ces derniers sont comme l’ADN, c’est de l’information qui s’adapte à son environnement, qui mute et évolue. Selon Ray Kurzweil, chercheur chez Google, ce moment arrivera vers 2029-2030 avec l’accélération technologique que l’on vit actuellement, c’est le moment où l’on perdra le contrôle sur le développement et la compréhension de ces algorithmes.

Certains chercheurs associent également cette singularité à la conscience artificielle, autrement dit la capacité des machines à s’observer en train de fonctionner. C’est à l’image d’un enfant d’un an qui prend conscience qu’il est différent du reste du monde lorsqu’il se voit dans un miroir et qu’il bouge : il devient conscient qu’il est une entité distincte du reste du monde. Cela sera le même principe pour une machine, elle pourra s’observer en train de fonctionner et donc s’adapter et s’améliorer.

EL : Le terme “perdre le contrôle” n’est-il pas un peu fort ?

SM : C’est en fait déjà le cas dans certains domaines… Regardez les algorithmes de trading sur les marchés financiers, même s’ils n’intègrent pas encore d’IA pour la plupart, ils prennent tellement de paramètres en compte que de nombreux traders ne comprennent plus leur fonctionnement…Et sans chercher loin certains processes d’entreprises sont aussi tellement complexes qu’on ne les comprend plus.

EL : Quels sont les liens entre IoT et IA ?

SM : Aujourd’hui, les objets connectés ont une interface utilisation constituée généralement de boutons. Dernièrement, des écrans tactiles prennent leur place et à terme, ils seront eux-mêmes remplacés par un assistant intelligent… À l’image de Siri d’Apple, cet assistant qui va vous connaître par coeur, jouera le rôle de votre médecin, banquier, avocat, mais sera surtout votre interface d’interaction avec les différents objets de votre environnement. Il n’y aura plus à appuyer sur un bouton pour allumer votre four, mais vous demanderez à cet assistant intelligent de le faire à votre place !

C’est ici que se trouve le véritable enjeu de l’IA actuellement : qui concevra l’assistant le plus performant et flexible ?

Car cet assistant intelligent sera comme un double digital : il discutera avec les autres assistants intelligents (ceux de vos amis, collègues et même entreprises). Mais il y aura aussi ce genre d’IA dans nos objets qui seront en contact avec ce “majordome digital”, que ce soit votre machine à laver, votre brosse à dents ou la lumière du salon, tout ce qui peut, en somme, être potentiellement connecté !

EL : Qui réussira le premier ce défi selon vous ?

SM : Comme dans tous les secteurs économiques, il va y avoir trois ou quatre acteurs qui vont se partager le marché. Google, le premier, car c’est actuellement le plus avancé et de très loin. Vient ensuite sa copie chinoise avec Baidu, puis Facebook, IBM, Apple et Microsoft.

EL : Selon vous la France et l’Europe peuvent-elles prendre le virage de l’intelligence artificielle ?

SM : La France et l’Europe n’existent pas en matière d’IA. La recherche a lieu dans les laboratoires privés des géants du web. D’ailleurs les meilleurs chercheurs issus du public se font embaucher dans ces laboratoires et il y a de nombreux français parmi eux ! Seules quelques startups font vraiment de l’intelligence artificielle et apportent de grandes avancées : par exemple Deepmind qui était à Londres. Mais dès qu’une startup apporte une contribution révolutionnaire à l’intelligence artificielle elle se fait racheter plusieurs centaines de millions de dollars par un géant du web.

Beaucoup de startups et de cabinets de conseils surfent sur la vague de l’intelligence artificielle, mais les seuls à en faire pour l’instant sont les géants du web. Ils sont d’ailleurs en train de développer les moteurs d’IA que nous utiliserons tous demain. Comme pour les systèmes d’exploitation (Windows ou Android par exemple), trois ou quatre acteurs vont créer l’IA et tout le monde s’en servira pour mettre en place des services autour ou au dessus d’elle. Prenons l’exemple d’Uber, l’application existe grâce à Google Map auquel on a greffé un service et c’est genre de modèle que les startups vont suivre : elles vont s’appuyer sur l’IA des GAFA pour développer des services.

EL : Voyez-vous malgré tout des limites à cette IA ?

SM : Comme toutes les technologies, il y a des bienfaits et des méfaits. Avec le nucléaire, vous pouvez alimenter toute une ville en électricité, mais créer une bombe atomique… Avec l’IA, c’est la même chose, vous pouvez guérir toutes les maladies comme l’a évoqué M. Zuckerberg en insistant sur l’accélération exponentielle de la recherche grâce à cette innovation, mais d’un autre côté, en l’utilisant à des fins malveillantes, vous pouvez pirater des systèmes, créer des virus artificiels… Tout dépend de l’utilisation. C’est au final le même problème qu’avec toutes les technologies ! Les challenges éthiques sont considérables !

EL : Que pensez-vous du plan pour l’intelligence artificielle “France IA” du gouvernement français lancé en mars ?  

SM : La France va consacrer 250 millions d’euros sur 5 ans, le Canada a mis 150 millions sur la table dès la première année… Ce sont des budgets incapables de rivaliser avec ceux des US et de la Chine. Il faut une stratégie européenne sinon cela prouve que l’ambition n’est pas réelle.

EL : L’IA est souvent montrée comme destructrice d’emplois : sommes-nous destinés à être remplacés par une machine ?

SM : Le fait qu’une innovation détruit des emplois pour en créer d’autres, c’est le principe de la destruction créatrice évoquée par l’économiste Joseph Schumpeter. Ça s’est toujours vérifié, même avec le digital, mais je pense qu’avec l’IA, c’est différent. On s’attaque cette fois-ci à la dernière spécificité de l’homme au travail, on s’attaque à son intelligence : qu’est-ce qui restera à l’homme pour se différencier de la machine quand elle pourra tout faire et en mieux ? C’est vraiment une leçon d’humilité pour notre intelligence. L’homme n’accepte pas d’être dépassé sur son intelligence par des algorithmes. On entend beaucoup de monde dire sur ce sujet par réflexe de protection « la machine ne pourra jamais faire ceci ou faire cela, être créative… ». Soyons humbles, le futur est vertigineux et notre intelligence est dé-passable.

On cherche depuis toujours à créer de la technologie pour nous augmenter puis nous remplacer. On l’a fait physiquement avec les outils pour décupler nos forces physiques, on a externalisé la fonction mémoire de notre cerveau avec l’écriture, aujourd’hui, c’est au tour de nos capacités intellectuelles. Il est vrai qu’en faisant faire certaines de nos fonctions cognitives par la machine nous pourrions en développer de nouvelles inconnues aujourd’hui.

EL : Pourtant, l’humain actuellement est placé au centre de la transformation digitale ?

SM : Les relations humaines sont effectivement primordiales, mais pas dans le monde du travail… Si demain, votre banquier humain est remplacé par une IA moins chère et plus pertinente, vous choisirez la machine. Par contre, en dehors du travail, les êtres humains sont faits pour être empathiques et avoir des relations, nous serons donc toujours dans une recherche de contact et de relations humaines, mais pas forcément dans le travail.

EL : Et pour le management ?

SM : Tout le monde sera augmenté par une IA pour faire son job que ce soit les managers ou les opérationnels. Lorsqu’un assistant professionnel sera plus performant et moins cher que son équivalent humain, il prendra sa place. C’est ce qui se passe notamment chez Bridgewater Associates un fond d’investissement qui remplace tous ses managers par des algorithmes.

Il faut retenir que l’empathie est quelque chose de primordial chez l’être humain, mais pas dans le cadre du travail. Ici, c’est uniquement la qualité du produit, du service, de l’expérience et le prix qui comptent.

Prenez l’exemple du médecin : entre une IA qui vous connaît parfaitement, vous accompagne tous les jours, avec qui vous avez des interactions intimes et un médecin maladroit, qui préférez-vous pour vous annoncer une maladie ? C’est darwinien, ce qui est plus adapté subsistera ! L’enjeux pour l’IA des prochaines années c’est de développer des interactions empathiques avec nous. Je ne dis pas que c’est facile. Le niveau d’empathie humain est très élevé, les machines vont devoir considérablement s’améliorer à ce niveau puisqu’elles n’ont été faites que pour la logique jusqu’à aujourd’hui.

EL : Quel conseil donneriez-vous à un porteur de projet aujourd’hui ?

SM : Ne pas tout réinventer lui-même. Il suffit d’agréger les meilleures solutions pour inventer un nouvel usage comme Uber l’a fait ! Il est inutile de tenter de créer une IA de zéro, car Google est proche d’en réaliser une extrêmement performante. Simplement chercher à résoudre un problème qui existe vraiment. Le faire en apportant une expérience exceptionnelle, des interactions fluides et de qualité et un prix adapté.